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IA : entre complémentarité et substituabilité
L'impact de l'intelligence artificielle sur le monde du travail est souvent envisagé à travers deux scénarios extrêmes. Le premier, optimiste, imagine une complémentarité parfaite entre l'IA et les travailleurs humains, où chacun tirerait parti des forces de l'autre. Le second, plus pessimiste, anticipe une substituabilité totale, où l'IA remplacerait les travailleurs, rendant ces derniers obsolètes. Cependant, un troisième scénario, encore plus troublant, est rarement abordé.
Le scénario du nuisible : une vision kafkaïenne
Ce troisième scénario, inspiré par "La Métamorphose" de Franz Kafka, suggère que les humains pourraient devenir des nuisibles dans un monde dominé par l'IA. Contrairement à une révolte des machines ou à une domination technologique, cette vision propose que l'humain soit relégué à une position insignifiante, incapable de s'adapter à un environnement façonné par des technologies qu'il ne contrôle plus. Dans ce contexte, les travailleurs ne seraient plus simplement mis de côté, mais carrément considérés comme des obstacles à éliminer.
Il est étonnant que la recherche académique ne se soit pas davantage penchée sur ce scénario exotique. Est-il si improbable que l'IA nous rabaisse au rang de nuisible ? Est-il si inconcevable d'imaginer que de nous ranger sur le bas-côté ne suffise plus, et qu’il faille songer aussi à désencombrer même la chaussée ? À ce jour, les publications pullulent mais aucune ne sort du cadre convenu par les deux premiers scénarios, complémentarité ou substituabilité.
Perspectives académiques et économiques
Parmi les publications, certaines se distinguent par leur sérieux, conjuguant formalisme théorique et études empiriques. Daren Acemoglu, par exemple, adopte une approche prudente, tandis que Philippe Aghion se montre optimiste et Erik Brynjolfsson enthousiaste. En revanche, d'autres études, comme "The 2028 Global Intelligence Crisis", bien qu'ayant produit un effet notable sur les marchés financiers, manquent de profondeur académique.
Croire au scénario d’une complémentarité entre le futur salarié et l’IA semble de plus en plus difficile à imaginer, à la vitesse où l’IA vampirise le monde professionnel. Mais le pire n’est jamais certain. En effet, même le pire doit remplir certaines conditions pour advenir. En l’occurrence, la théorie économique identifie deux conditions extrêmes qui pourraient justifier que l’on glisse du scénario positif, celui de la complémentarité, à celui négatif de la substituabilité.
Conditions pour un remplacement total
Pour que l'IA remplace complètement les travailleurs humains, deux conditions extrêmes doivent être réunies. La première est que toutes les tâches, y compris celles des cols blancs, deviennent remplaçables par l'IA. La seconde condition est que l'IA cesse d'être un simple outil et devienne un moteur autonome de recherche et développement, une vision soutenue par les partisans de la croissance endogène. Si ces conditions sont remplies, les conséquences économiques seraient catastrophiques pour les travailleurs, avec un impact négatif sur le revenu et le bien-être économique.
À ces deux conditions, la croissance économique pourrait alors devenir exponentielle, et le salarié remplacé complètement. Les conséquences en termes de revenu, de pouvoir d’achat, et toute autre mesure de bien-être économique seraient alors catastrophiques pour l’ex-salarié. À moins d’imaginer une intervention des autorités pour imposer par exemple la fameuse taxe sur les robots produisant, pourquoi pas, une rente éternelle aux salariés déchus.
L'absurde d'un monde inaudible
Dans ce monde dominé par l'IA, l'absurde ne résiderait plus dans le silence du monde face aux appels humains, comme le décrivait Albert Camus, mais dans notre incapacité à comprendre un monde qui parle un langage technologique inaudible pour nous. L'humanité pourrait alors se retrouver à errer, cherchant à éviter d'être écrasée par les avancées technologiques, tout en essayant de trouver un sens à sa nouvelle condition.
Nous n’aurions pourtant rien perdu de notre capacité à nous émouvoir, tel Gregor se rappelant à sa vraie nature d’animal sensible à l’écoute de sa sœur jouant du violon : « Gregor se traîna un peu plus en avant et posa sa tête contre la porte afin de ne rien perdre de la musique ». Un moindre mal, il nous resterait nos yeux pour pleurer en quelque sorte. Mais le reste du temps, nous serions condamnés à l’errance, gratter les murs, flairer le danger, à l’affût de l’hostile, « il n’avait désormais plus rien d’autre à faire qu’à attendre ; alors assailli de remords et d’inquiétude, il se mit à ramper, ramper sur tout… ». Empotés, impotents, invisibles, encombrants, nous n’aurons pour seule ambition que de ne pas nous faire écraser malencontreusement par l’IA. Ne pas susciter sa frayeur à la vue de notre abjecte apparence.
Une nouvelle ère de l'absurde
Peut-être que cette nouvelle ère, bien que troublante, pourrait éclairer l'absurdité de notre condition humaine. Jusqu'à présent, l'absurde était défini par Albert Camus comme la confrontation entre l'appel humain et le silence du monde. Demain, l'absurde pourrait résulter de notre incapacité à comprendre le langage d'un monde bavard mais inaudible. Nous pourrions alors chuchoter nos existences, cherchant désespérément à donner un sens à notre place dans ce nouvel ordre mondial.

