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L'AGI : Une promesse technologique aux contours flous
L'intelligence artificielle générale, ou AGI, est souvent présentée comme le Saint Graal de la technologie moderne, un concept qui fascine autant qu'il divise. Pourtant, malgré son aura, l'AGI reste une idée sans définition claire ni consensus parmi les experts. Aucun acteur majeur du secteur n'a encore prouvé sa faisabilité, et pourtant, elle continue de drainer des investissements colossaux. En 2025, les États-Unis ont vu 410 milliards de dollars être injectés dans le domaine de l'intelligence artificielle, en grande partie motivés par cette quête de l'AGI.
Dans un article publié en octobre 2025 par le MIT Technology Review, Will Douglas Heaven analyse l'AGI comme une croyance aux mécanismes similaires à ceux des théories du complot. Il ne s'agit pas de prétendre que des forces obscures dirigent secrètement la Silicon Valley, mais plutôt de mettre en lumière une croyance suffisamment flexible pour résister à toute réfutation. L'AGI promet un futur radieux à ses adeptes tout en servant les intérêts économiques de ses promoteurs.
L'ascension d'un concept dans la Silicon Valley
L'histoire de l'AGI remonte aux années 2000, lorsque Ben Goertzel, un chercheur en intelligence artificielle, cherchait un titre accrocheur pour un livre collectif. Après avoir rejeté le terme « Real AI » jugé trop clivant, il sollicita l'avis de ses collègues. Shane Legg, un ancien collaborateur chez Webmind, proposa le terme Artificial General Intelligence. Bien que Goertzel trouvât le terme peu flamboyant, il finit par l'adopter.
Shane Legg, aux côtés de Demis Hassabis et Mustafa Suleyman, cofonde par la suite DeepMind, une entreprise qui sera rachetée par Google. Le concept d'AGI se répand alors, de conférence en conférence, jusqu'à attirer l'attention de Peter Thiel. Ce dernier, connu pour avoir financé Eliezer Yudkowsky et son Institut pour la Singularité dans les années 2000, rejoint les fondateurs d'OpenAI en 2015. Ainsi, l'AGI s'impose progressivement dans l'imaginaire des décideurs de la Silicon Valley.
De la théorie du complot à une quasi-religion
L'analogie entre l'AGI et les théories du complot repose sur une absence de machiavélisme. Les promoteurs de l'AGI n'ont pas besoin de mentir sciemment; il suffit de croire ou de faire croire avec suffisamment de conviction. Jeremy Cohen, chercheur à l'Université McMaster, identifie plusieurs marqueurs classiques dans la rhétorique de l'AGI : la sélection d'indices favorables, le rejet des contre-preuves, et la conviction que seuls les initiés peuvent percevoir la vérité.
Leopold Aschenbrenner, ancien d'OpenAI, a publié un manifeste intitulé « Situational Awareness » qui illustre cet état d'esprit : soit on « sent » l'arrivée de l'AGI, soit on ne comprend pas. Shannon Vallor, philosophe à l'Université d'Édimbourg, note que l'AGI a remplacé la foi en l'humanité par une foi en la machine, devenant une sorte de divinité séculière promettant la rédemption en échange d'investissements massifs dans les data centers et les puces Nvidia.
Un moteur financier redoutable
L'AGI se distingue par sa capacité à attirer des investissements massifs. En inventant un objectif aussi grandiose qu'une machine surpassant l'intelligence humaine, aucun investisseur sérieux ne peut se permettre de l'ignorer. Ajoutez à cela une dose de peur apocalyptique, et vous obtenez une course à l'armement technologique où chacun doit investir pour ne pas être distancé.
Les chiffres sont vertigineux : Microsoft, Meta et Google ont annoncé des dépenses d'infrastructure cumulées de plusieurs centaines de milliards de dollars pour une seule année. OpenAI, malgré l'absence de rentabilité évidente, est valorisé à 852 milliards de dollars. En 2025, une part significative du capital-risque mondial s'est dirigée vers les entreprises d'IA, alimentant cette course effrénée.
Les conséquences d'une illusion collective
Les répercussions de ce mythe sont bien réelles. Les fonds investis dans l'AGI ne sont pas alloués à des secteurs essentiels comme la santé, l'éducation ou la transition énergétique. Cela représente un détournement majeur des ressources, notamment énergétiques, dans les zones proches des centres de données. Christopher Symmes, ancien cadre d'Oak Ridge National Laboratory, déplore cette occasion manquée de résoudre des problèmes concrets.
Un autre effet pervers est la distorsion du débat public. En 2023, les dirigeants de l'IA ont signé une déclaration affirmant que la réduction du risque d'extinction dû à l'IA devait être une priorité mondiale, au même titre que les pandémies ou les armes nucléaires. Cette déclaration, qu'elle soit sincère ou non, a déplacé l'attention vers un risque hypothétique, éclipsant les urgences réelles.
Enfin, certains craignent que l'AGI ne serve à légitimer la concentration du pouvoir et des richesses dans un cercle restreint d'individus. Cette idée, bien qu'encore en gestation, semble déjà prendre forme. L'absence de définition claire de l'AGI garantit que cette course ne s'arrêtera jamais, à moins qu'une bulle financière ne vienne freiner cet élan. Le plus grand mensonge de l'IA, l'AGI, a toujours été visible, mais son impact continue de croître.