Google et l'IA : 800 métiers analysés, peu de remplacements

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Google et l'IA : 800 métiers analysés, peu de remplacements
Google a analysé près de 15 millions de conversations avec Gemini pour déterminer l'impact réel de l'intelligence artificielle sur le travail. Les résultats sont rassurants, à condition de ne pas se pencher sur les annexes.
Depuis trois ans, un genre d'étude s'est imposé dans le secteur technologique : celle qui prédit si votre métier survivra à l'ère de l'IA. Des institutions comme Goldman Sachs ont évoqué 300 millions d'emplois menacés, tandis que McKinsey a fourni des pourcentages d'heures automatisables, et le Fonds monétaire international a mentionné 40 % d'emplois mondiaux concernés. Ces publications reposaient sur une méthode consistant à estimer ce que l'IA pourrait accomplir si elle était laissée libre de ses mouvements. Le rapport publié par Google le 23 juillet adopte une approche différente en se basant sur ce que les gens font réellement, ce qui aboutit à des résultats sensiblement différents.
Analyser les requêtes pour se rapprocher de la réalité
Le document s'intitule ATLAS, pour Activity, Task, Landscape and Adoption Study. Il repose sur 14,65 millions d'interactions dépersonnalisées, collectées entre le 6 et le 19 avril 2026 sur trois plateformes : l'application Gemini, le mode IA de la recherche et l'interface de programmation. Un classificateur trie d'abord les échanges entre usage professionnel et usage personnel, puis associe chaque conversation de travail à une base de 4 000 tâches et 800 métiers issue du référentiel américain O*NET. Ce travail couvre 150 pays et 140 langues, ce qui en fait le plus large échantillon d'usage réel jamais publié par un fournisseur d'IA.
Mesurer l'adoption à partir des requêtes plutôt que des déclarations est comparable à évaluer la circulation d'une ville en analysant les traces GPS au lieu de demander aux automobilistes où ils pensent aller. Les résultats sont plus concrets et souvent moins spectaculaires.
Les résultats montrent un usage à la fois très étendu et très superficiel. L'IA est présente dans 68 % des métiers recensés, représentant ensemble 88,4 % de l'emploi américain. Dans un métier type, l'IA intervient sur seulement 21 % des tâches. Moins de 10 % des conversations professionnelles cherchent à faire exécuter une tâche de bout en bout par la machine. Seuls 3 % des métiers affichent un usage couvrant plus des trois quarts de leurs tâches.
Le rapport confirme également que l'IA a dépassé les bureaux. Près d'un tiers des métiers très physiques n'affichent aucun usage détectable, mais parmi ceux qui en ont un, les techniciens automobiles et les mécaniciens industriels utilisent les fonctions multimodales (photo, vidéo) deux fois plus que la moyenne. Montrer une panne à un assistant plutôt que de la décrire est un usage que les projections de 2023 n'avaient pas anticipé. Ce constat recoupe une étude publiée par Anthropic en juin dernier sur la frontière entre métiers numériques et métiers ancrés dans le monde physique.
Le chiffre qui n'était pas dans le communiqué
Le fameux « moins de 10 % » a fait le tour des rédactions en quarante-huit heures. Il mérite une lecture attentive, car il ne s'applique pas à l'ensemble des conversations professionnelles : il concerne le travail cognitif non routinier, celui qui nécessite du jugement, de la conception, de l'interprétation. Pour le travail cognitif routinier, comme la saisie, la mise en forme, et le traitement standardisé, les tableaux du rapport montrent un tout autre résultat, avec une intention d'automatisation complète dépassant le quart des échanges. Ce second chiffre n'apparaît nulle part dans l'annonce.
L'étude ne couvre par ailleurs ni Workspace, ni Google Translate, ni les résumés générés dans les résultats de recherche, ni Gemini for Google Cloud, ni Gemini Enterprise, faute de journaux d'usage conservés. Pourtant, ce sont les produits déployés en entreprise, là où l'automatisation d'un processus a le plus de chances d'être organisée plutôt qu'improvisée par un salarié. L'un des économistes du projet le reconnaît : ces données, il aimerait pouvoir les exploiter.
Reste le point le plus évident et le plus rarement mentionné. Google mesure ici l'usage de ses propres produits, avec ses propres économistes, sur un échantillon qu'elle a défini, et conclut que l'IA grand public ne détruit pas d'emplois. Le rapport présente honnêtement ses résultats comme des premières observations et annonce un programme pluriannuel, mais la position du juge et de la partie mérite d'être gardée à l'esprit lors de la lecture.
Le marché français raconte exactement la même histoire
Les données françaises convergent avec ATLAS de manière presque gênante. L'étude menée par Coface avec l'Observatoire des Emplois Menacés et Émergents évalue à environ 16 % la part des tâches exposées à l'automatisation en France. Cela correspond, selon les projections déjà détaillées, à cinq millions de postes d'ici 2030. La précision qui accompagne ce chiffre a circulé de manière bien moins importante : l'indicateur reflète l'exposition des tâches, et non leur destruction. 136 métiers, soit 15 % du total, affichent moins de 5 % de tâches exposées, se concentrant logiquement dans les activités physiques.
L'adoption en France reste par ailleurs très en retrait. Les chiffres de Bpifrance au lancement du plan gouvernemental « Osez l'IA » indiquaient que 8 % des très petites entreprises et 13 % des PME étaient équipées d'une solution clé en main. Chez les grandes entreprises, la proportion dépassait la moitié. Doté de 200 millions d'euros au titre de France 2030, ce plan vise à équiper d'ici 2030 la totalité des grandes entreprises, 80 % des PME et ETI, et la moitié des TPE. L'État cherche donc à élargir une adoption que ATLAS montre comme étant superficielle une fois installée : large, mais épaisse comme une feuille de papier.
Concernant la question qui préoccupe tout le monde, celle des destructions de postes, les compteurs restent obstinément plats. Le Budget Lab de l'université Yale ne relève aucune rupture dans les statistiques d'emploi américaines trente-trois mois après le lancement de ChatGPT. Une exception se distingue : le secteur informatique, où les missions autrefois confiées aux juniors sont désormais réalisées par des machines, sans que les effectifs expérimentés ne bougent. Ce n'est pas une vague de licenciements, mais une porte d'entrée qui se referme.
Le véritable enseignement d'ATLAS ne porte donc pas sur les métiers, mais sur les tâches. Personne ne perdra son poste à cause d'une conversation avec Gemini ; en revanche, la part routinière du travail (comptes rendus, reformulations, tableaux à remplir, relances par courriel) est déjà en train de glisser ailleurs, sans plan social ni annonce. Examinez votre propre semaine et faites le compte : si un cinquième de vos tâches ressemble à cette liste, vous n'êtes pas en avance sur la moyenne mondiale, vous êtes exactement à son niveau.
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