En 2025, une partie de la formation professionnelle se vend déjà à l'heure de GPU, au prompt ou via des micro-tâches d'annotation. Des plateformes d'"Uber IA" promettent de connecter entreprises, modèles d'IA et experts humains comme on commande un VTC. La promesse : réduire drastiquement le coût de la formation, industrialiser la création de contenus pédagogiques et automatiser le suivi des apprenants.
Pour les formateurs, consultants et organismes de formation, la question devient brutale : si la production de cours, de quizz et de vidéos pédagogiques se fait en quelques minutes par un LLM à 30 $/mois ou via une API facturée au million de tokens, quelle est encore leur place – et leur prix ? L'enjeu n'est pas théorique : il touche déjà les marges, les modèles économiques et la nature même du travail pédagogique.
Uber IA appliqué à la formation : de quoi parle-t-on vraiment ?
La montée d'Uber IA dans la formation, ce n'est pas seulement des chatbots plus intelligents, c'est une reconfiguration complète de la chaîne de valeur pédagogique.
Concrètement, on voit émerger plusieurs types de briques qui s'imbriquent :
- LLM généralistes (OpenAI, Anthropic, Google, Mistral) utilisés pour générer supports, évaluations, études de cas, scripts vidéo.
- Plateformes de création de cours assistées par IA qui transforment un simple plan ou un PDF en modules complets : diapos, quiz, questions ouvertes, parfois voix off.
- Marketplaces d'expertise et de micro-tâches IA qui permettent à des formateurs ou "experts métier" d'intervenir ponctuellement pour corriger, réviser ou valider des contenus générés.
Les offres tarifaires mettent la pression sur les coûts de production :
- Les abonnements à des modèles haut de gamme comme ChatGPT Plus (accès GPT-4o) sont autour de 20 $/mois soit environ 18-20 € selon le taux de change, pour un usage individuel avec génération de textes, images et analyse de documents.
- Les API de modèles avancés sont facturées à l'usage, par million de tokens générés ou analysés ; des niveaux de prix existent entre quelques dollars et quelques dizaines de dollars par million de tokens selon le modèle et la qualité.
- Les plateformes de création de cours "AI-first" proposent des abonnements allant de 20 à 100 € par mois pour transformer des contenus bruts en modules e-learning structurés.
💡 À retenir : les coûts logiciels pour générer un volume important de contenus pédagogiques sont désormais marginalement faibles comparés au coût d'un formateur en journée d'intervention ou en conception sur mesure.
Quand un LLM fait en 1 heure ce que faisait un formateur en 2 jours
La première rupture pour les formateurs tient à la vitesse et au coût de production des contenus.
Dans un modèle classique, concevoir un module e-learning ou une journée de formation présentielle implique :
- analyse du besoin,
- conception pédagogique,
- création des supports,
- élaboration des exercices, études de cas, quiz,
- parfois scénarisation vidéo.
Sur le marché français, la journée de conception peut être facturée entre 500 et 1 200 € pour un formateur expérimenté en B2B, selon le secteur et le niveau d'expertise. Une entreprise pouvait facilement dépenser plusieurs milliers d'euros pour un parcours complet sur mesure.
Avec les outils IA de 2025-2026 :
- un formateur peut générer une première version de support complet (slides + quiz + cas pratiques proposés) en moins d'une heure à partir d'un simple document de référence,
- des plateformes d'édition de cours génèrent automatiquement illustrations, questions, voire narration audio à partir du texte.
La relation temps/valeur se modifie fortement :
- Ce qui prenait 1 à 2 jours de travail manuel se réduit à 30 à 90 minutes de pilotage d'outils IA.
- Le coût logiciel mobilisé est souvent inférieur à 5 à 10 € de calcul effectif (inclus dans des abonnements mensuels).
Pour les commanditaires, cela pose une question évidente : pourquoi payer plusieurs centaines d'euros par jour de conception si une grande partie de la production peut être automatisée ?
💡 À retenir : la valeur ajoutée du formateur se déplace de la production brute de contenus vers la sélection, l'adaptation fine et la mise en situation réelle.
Le risque d'"ubérisation" : atomisation du travail pédagogique
L'analogie avec Uber vient de la fragmentation du travail et de la pression à la baisse sur les prix, rendues possibles par des plateformes numériques et un surplus d'offre.
Dans la formation, un scénario d'atomisation du métier se dessine :
- Une IA génère automatiquement un cours standard sur un sujet large (management, bureautique, soft skills…).
- Des micro-tâches sont proposées à des formateurs/experts :
- corriger le contenu,
- adapter à un contexte métier,
- enregistrer quelques extraits vidéo ou audio,
- valider des quiz.
- Chaque micro-tâche est rémunérée quelques dizaines d'euros au lieu d'une prestation globale à plusieurs centaines ou milliers d'euros.
Dans ce modèle, le travail du formateur ressemble davantage à celui d'un "tagueur" ou relecteur à la tâche qu'à un concepteur de bout en bout.
Les conséquences possibles :
- baisse du tarif journalier moyen sur les activités de pur contenu,
- intensification de la concurrence entre formateurs, notamment sur les compétences généralistes,
- dépendance forte vis-à-vis de plateformes, qui fixent les règles d'accès au marché et les niveaux de rémunération.
Cette logique existe déjà dans d'autres segments de l'IA :
- Les plateformes d'annotation de données, où des milliers de personnes réalisent des tâches de labellisation payées à la micro-tâche.
- Les marketplaces de "prompt engineers" et free-lances IA, rémunérés pour adapter ou améliorer des prompts, des workflows ou des jeux de données.
Transposée à la formation, cette dynamique pourrait conduire à une polarisation : une minorité de formateurs très visibles, "auteurs" de grandes bibliothèques de contenus et de parcours certifiants, captent une large part de la valeur, tandis qu'une majorité réalise des tâches d'édition ou d'animation standardisées.
💡 À retenir : l'ubérisation ne vient pas seulement des LLM, mais de la manière dont les plateformes structurent le travail : tâches fragmentées, mise en concurrence algorithmique, absence de relation directe et durable avec les clients.
Tableau comparatif : IA généraliste vs formateur vs plateformes de cours
Pour comprendre la pression sur le métier, il est utile de comparer trois options typiques pour une entreprise qui veut déployer une formation interne en 2025-2026.
| Option | Coût indicatif | Délai de production | Niveau de personnalisation | Valeur pédagogique perçue |
|---|---|---|---|---|
| LLM généraliste + formateur qui pilote | Abonnement ~20 $/mois pour l'outil IA, plus temps formateur réduit (quelques heures) | 1 à 3 jours pour un module complet | Moyen à élevé si le formateur recontextualise bien | Élevée si le formateur garde la main sur la pédagogie |
| Formateur/concepteur traditionnel sans IA | Journée de conception facturée entre 500 et 1 200 € ; plusieurs jours pour un parcours complet | 1 à 3 semaines selon la complexité | Très élevé (analyse du besoin, co-construction fine) | Très élevé sur des sujets complexes ou sensibles |
| Plateforme de création de cours IA + marketplace d'experts | Abonnement 20-100 €/mois + micro-tâches à quelques dizaines d'euros | Quelques heures à quelques jours | Variable, souvent moyenne, dépend des experts mobilisés | Variable : bonne pour des sujets standardisés, plus limitée sur des cas spécifiques |
Ce tableau illustre la tension centrale : plus le coût et le délai baissent, plus la personnalisation profonde et la relation pédagogique risquent de se dégrader, sauf si le formateur arrive à se repositionner comme architecte de parcours et non plus comme simple producteur de contenu.
Le travail du formateur se reconfigure : moins de contenu, plus de contexte
L'automatisation massive de la génération de contenu ne signifie pas la disparition du formateur, mais une reconfiguration de son rôle.
Les tâches les plus exposées à l'automatisation sont celles qui :
- reposent sur des savoirs standardisés et facilement trouvables en ligne,
- ne nécessitent pas de prise en compte fine du contexte de l'entreprise ou des participants,
- peuvent être évaluées par des quiz simples.
À l'inverse, les activités qui résistent le mieux à Uber IA sont :
- la conception de parcours d'apprentissage sur mesure, alignés sur des enjeux business précis,
- l'animation de sessions synchrones complexes (gestion de conflits, transformation managériale, co-construction de nouvelles pratiques),
- l'accompagnement de changement dans la durée (coaching, mentoring, communautés de pratique),
- la capacité à curer, filtrer et orchestrer intelligemment ce que produisent les IA.
Le formateur devient alors :
- un metteur en scène de l'IA plutôt qu'un auteur intégral,
- un garant de la qualité pédagogique et éthique des contenus,
- un expert de la mise en pratique concrète dans un contexte de travail.
💡 À retenir : le risque principal n'est pas que l'IA remplace tout le monde, mais qu'elle amplifie les écarts entre formateurs capables d'en faire un levier de valeur et ceux qui restent sur un modèle artisanal non différencié.
Effets sur les compétences, les salaires et la structure du marché
La montée d'Uber IA modifie aussi les profils recherchés et les niveaux de rémunération associés dans l'écosystème de la formation.
Vers un profil hybride : formateur, data & IA
On voit apparaître des profils proches de ce qui se passe dans la data avec les MLOps ou les spécialistes LLMOps.
Dans le monde du machine learning, un MLOps engineer combine compétences ML, DevOps et compréhension métier ; ce profil est particulièrement recherché en 2025-2026, avec des salaires annuels bruts en France pouvant atteindre 80 000 à 105 000 € pour un senior à Paris, et des taux journaliers freelances de 850 à 1 100 € pour ces mêmes profils.
Transposé au monde de la formation, le profil recherché devient :
- maîtrise des LLM et de leurs limites,
- capacité à concevoir et opérer des pipelines de contenus pédagogiques (de la donnée brute à la formation déployée),
- compréhension fine des enjeux RH, compétences et business.
Ce type de compétences hybrides pourrait justifier des niveaux de rémunération plus proches de ceux des consultants en transformation ou des spécialistes data que des formateurs traditionnels.
Pression sur les salaires et polarisation du marché
Le risque de "plateformisation" est une fragmentation du marché en plusieurs segments :
- Une minorité de formateurs-architectes IA, capables de concevoir des dispositifs complets et de piloter des modèles, avec des tarifs élevés :
- missions facturées au forfait global,
- accompagnement stratégique des directions L&D,
- intervention sur des sujets à forte valeur.
- Une large base de formateurs-exécutants, mobilisés via plateformes pour :
- corriger et adapter des contenus générés,
- animer des classes virtuelles standard,
- enregistrer des capsules vidéo.
Dans le second cas, les tarifs risquent de s'aligner davantage sur une logique de micro-tâches, avec une pression permanente pour réduire les coûts et une difficulté à valoriser l'expérience et la qualité.
💡 À retenir : l'effet Uber IA est moins un effondrement brutal des salaires qu'une recomposition où les profils les plus "augmentés" par l'IA tirent vers le haut, et les autres sont soumis à une pression accrue.
Quelles marges de manœuvre pour les formateurs face à Uber IA ?
La question n'est pas seulement de "survivre" à Uber IA, mais de reprendre la main sur la manière dont l'IA transforme le métier.
Plusieurs stratégies concrètes se dessinent :
- Intégrer l'IA dans son offre, plutôt que la subir :
- annoncer explicitement l'usage de LLM pour accélérer la conception,
- expliquer au client que cela permet de concentrer le temps facturé sur les activités à forte valeur (co-construction, ateliers, coaching),
- proposer des offres "IA + humain" : audit des contenus existants, enrichment par IA, validation experte.
- Se spécialiser sur des domaines complexes :
- formations liées à la conformité, à la santé, à la sécurité, au juridique,
- accompagnement sur des sujets sensibles où la crédibilité de l'intervenant est clé.
- Maîtriser les outils IA en profondeur :
- savoir fine-tuner des modèles sur des corpus internes (ou travailler avec des équipes qui le font),
- construire des workflows robustes (prompting avancé, révision, tests, A/B testing de contenus),
- intégrer des métriques de qualité pédagogique dans ces workflows.
💡 À retenir : la meilleure défense contre l'ubérisation reste la capacité à montrer au client que l'IA n'est pas une façon de "faire la même chose moins cher", mais de "faire autre chose, mieux, et plus utile pour ses enjeux".
Le rôle des institutions et des règles du jeu
La transformation du travail des formateurs ne dépend pas uniquement de la technologie et des plateformes, mais aussi des cadres réglementaires et des acteurs collectifs.
Sur le plan du droit du travail et de la protection des travailleurs, des institutions comme les chambres des salariés dans certains pays ont rappelé en 2025 leur rôle dans la défense des intérêts des salariés face aux transformations technologiques.
Même si ces rapports portent surtout sur l'ensemble des travailleurs, ils soulignent des préoccupations qui résonnent fortement pour les formateurs :
- nécessité de préserver des droits et une protection sociale dans un contexte d'augmentation du travail indépendant et de plateformes,
- importance de la formation continue pour éviter l'obsolescence rapide des compétences,
- besoin de négociations collectives sur l'usage de l'IA et les conditions de travail qu'elle implique.
Dans la formation, cela pourrait se traduire par :
- des discussions sur les conditions de recours à des plateformes d'"Uber IA" par les organismes publics et privés,
- des exigences de transparence sur la part de contenu généré par IA vs humain,
- des règles sur la responsabilité en cas d'erreur ou de biais dans des contenus pédagogiques produits par des LLM.
💡 À retenir : sans cadre adapté, le risque est double : banalisation de contenus pédagogiques peu contrôlés et fragilisation accrue des travailleurs de la formation.
Notre avis : qui devrait prendre Uber IA au sérieux dès maintenant ?
Uber IA n'est pas (encore) un bouton unique pour remplacer tous les formateurs, mais c'est déjà un accélérateur puissant d'industrialisation de la formation. Pour le dire clairement : ceux qui vendent essentiellement des contenus standardisables à des tarifs élevés sont les plus exposés à une pression rapide.
Trois catégories devraient, selon nous, se mobiliser dès maintenant :
- Les formateurs généralistes en soft skills ou bureautique, dont une grande partie du contenu peut être générée et mise à jour par IA.
- Les organismes de formation qui n'ont pas encore intégré l'IA dans leurs process et restent sur un modèle très manuel.
- Les responsables L&D qui pilotent de gros budgets de formation et vont se voir demander des gains de productivité grâce à l'IA.
À six mois, le point clé ne sera pas tant la performance brute des modèles – qui s'améliorent de manière continue – que la façon dont les acteurs de la formation auront su :
- repositionner leur offre,
- muscler leurs compétences IA,
- peser dans la définition des règles du jeu (plateformes, contrats, qualité).
La vraie question pour les formateurs n'est peut-être pas "vais-je être remplacé par un Uber IA ?", mais plutôt : "quelle partie de mon activité est uberisable, et laquelle peut devenir plus précieuse grâce à l'IA si je la redéfinis intelligemment ?"