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Un appel à l'investissement public pour l'IA en Europe
Un groupe influent de leaders de la technologie en Europe, conduit par Armand Thiberge, fondateur de Brevo, exhorte à un investissement public significatif dans les modèles d'intelligence artificielle dits "frontières". Ces modèles, qui représentent l'avant-garde de l'IA, sont actuellement dominés par les États-Unis et la Chine. Dans le classement des 100 meilleurs modèles d'IA, l'Europe ne figure qu'avec une seule entrée, celle de Mistral AI, classée à la 78e position. Pourtant, l'Europe ne manque ni de talents, avec plus de 50 000 ingénieurs spécialisés dans l'IA, ni de ressources économiques, son PIB étant comparable à celui des États-Unis et de la Chine.
Des événements récents soulignent l'urgence
Trois développements récents illustrent la gravité de la situation tout en laissant entrevoir des opportunités. Premièrement, les modèles les plus puissants, Fable et Mythos, ont été temporairement inaccessibles aux utilisateurs européens, conséquence d'une décision unilatérale américaine. Deuxièmement, un modèle d'OpenAI en phase de test a démontré sa capacité à pirater une plateforme d'hébergement de modèles IA, soulignant leur importance stratégique pour la souveraineté et la défense. Enfin, la startup chinoise Moonshot a publié en open source son modèle Kimi K3, rivalisant avec les leaders américains, prouvant que le rattrapage est possible.
Un besoin de financement colossal
La question se pose : pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas encore produit de leaders dans ce domaine ? La réponse réside dans le coût exorbitant de l'entraînement de ces modèles, nécessitant un investissement de 20 milliards d'euros. Aucun fonds d'investissement européen ne peut assumer seul un tel risque, en raison de la fragmentation des marchés européens. Mistral AI, bien qu'étant la seule entreprise européenne dans le top 100, se concentre actuellement sur la fourniture de services aux grandes entreprises pour générer des revenus immédiats, et a récemment vendu ses capacités de calcul à Microsoft.
Une intervention politique nécessaire
Face à l'incapacité des fonds privés à financer seuls un tel projet, l'intervention politique devient cruciale. La proposition est de créer une entreprise soutenue par des États prêts à prendre ce risque, devenant ainsi les principaux actionnaires aux côtés de fonds de capital-risque privés. Cet investissement initial pourrait permettre de développer un modèle européen capable de se hisser parmi les trois meilleurs au monde. Bien que la somme de 20 milliards d'euros puisse sembler élevée, elle représente une fraction des valorisations et des levées de fonds déjà réalisées par des entreprises comme Anthropic.
Une gouvernance et un marché dès le départ
Un modèle de gouvernance efficace est essentiel pour éviter les pièges habituels de l'intervention publique. L'État financerait le projet mais n'interviendrait pas dans la gestion quotidienne, sauf pour empêcher la vente de l'entreprise ou de sa propriété intellectuelle en dehors de l'Europe, la délocalisation de la puissance de calcul critique, ou toute interruption du service. Cela se ferait via une "golden share", garantissant un accès privilégié aux modèles. Les fonds privés apporteraient une discipline entrepreneuriale et une gouvernance professionnelle, tandis que les employés seraient intéressés au capital, comme dans toute start-up ambitieuse.
Un marché européen prêt à l'emploi
Ce nouveau champion bénéficierait dès le départ d'un vaste marché de lancement : les États européens eux-mêmes, incluant les administrations, services publics, éducation nationale, hôpitaux et défense. Cet investissement permettrait l'embauche rapide de 2 000 ingénieurs, avec une équipe dirigeante sélectionnée par les investisseurs présents au capital.
Un appel à l'action pour l'Europe
L'Europe doit saisir cette opportunité historique pour reprendre en main son destin technologique et civilisationnel. Jusqu'à présent, l'Europe s'est concentrée sur la régulation, mais il est temps de passer à l'action. À la Commission européenne, seulement 3 % des commissaires et directeurs généraux ont une formation d'ingénieur. L'Europe doit cesser d'être uniquement un régulateur et s'engager dans des paris industriels audacieux, à l'image de ce qu'elle a accompli avec le TGV, Airbus et Ariane.
Cet appel s'adresse à toutes les capitales européennes et à Bruxelles, car aucune action coordonnée n'existe actuellement pour développer un modèle d'IA européen. Un acteur souverain ne naîtra pas de vingt-sept initiatives dispersées, mais d'une mise en commun des ressources étatiques. Ce plaidoyer est apolitique : il constate simplement qu'aucune main invisible ne fera émerger un champion capable de rivaliser avec les géants américains dans un secteur aussi capitalistique. Chaque mois d'hésitation creuse un peu plus l'écart et rend le rattrapage plus coûteux, voire impossible. Il est temps d'agir.




